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Le vicomte de bragelonne tome i


ProjectGutenberg'sLevicomtedeBragelonne,TomeI.,byAlexandreDumas
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www.gutenberg.net
Title:LevicomtedeBragelonne,TomeI.
Author:AlexandreDumas
ReleaseDate:November4,2004[EBook#13947]
Language:French
***STARTOFTHISPROJECTGUTENBERGEBOOKLEVICOMTEDE
BRAGELONNE,TOMEI.***

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AlexandreDumas
LEVICOMTEDEBRAGELONNE
TOMEI


(1848—1850)


Tabledesmatières
ChapitreI—Lalettre
ChapitreII—Lemessager
ChapitreIII—L'entrevue
ChapitreIV—Lepèreetlefils
ChapitreV—OùilseraparlédeCropoli,deCropoleetd'un
grandpeintreinconnu
ChapitreVI—L'inconnu
ChapitreVII—Parry
ChapitreVIII—Cequ'étaitSaMajestéLouisXIVàl'âgede
vingt-deuxans
ChapitreIX—Oùl'inconnudel'hôtelleriedesMédicisperdson
incognito
ChapitreX—L'arithmétiquedeM.deMazarin
ChapitreXI—LapolitiquedeM.deMazarin
ChapitreXII—Leroietlelieutenant
ChapitreXIII—MariedeMancini
ChapitreXIV—Oùleroietlelieutenantfontchacunpreuvede
mémoire
ChapitreXV—Leproscrit
ChapitreXVI—Remember!
ChapitreXVII—Oùl'onchercheAramis,etoùl'onneretrouve
queBazin
ChapitreXVIII—Oùd'ArtagnancherchePorthosetnetrouveque
Mousqueton
ChapitreXIX—Cequed'ArtagnanvenaitfaireàParis
ChapitreXX—DelasociétéquiseformeruedesLombardsà
l'enseigneduPilon-d'Or,pourexploiterl'idéedeM.d'Artagnan
ChapitreXXI—Oùd'Artagnanseprépareàvoyagerpourlamaison
PlanchetetCompagnie
ChapitreXXII—D'ArtagnanvoyagepourlamaisonPlanchetet
Compagnie
ChapitreXXIII—Oùl'auteurestforcé,bienmalgrélui,defaire
unpeud'histoire
ChapitreXXIV—Letrésor
ChapitreXXV—Lemarais
ChapitreXXVI—Lecoeuretl'esprit


ChapitreXXVII—Lelendemain


ChapitreXXVIII—Lamarchandisedecontrebande
ChapitreXXIX—Oùd'Artagnancommenceàcraindred'avoirplacé
sonargentetceluidePlanchetàfondsperdu
ChapitreXXX—LesactionsdelasociétéPlanchetetCompagnie
remontentaupair
ChapitreXXXI—Moncksedessine
ChapitreXXXII—CommentAthosetd'Artagnanseretrouventencore
unefoisàl'hôtelleriedelaCorneduCerf
ChapitreXXXIII—L'audience
ChapitreXXXIV—Del'embarrasdesrichesses
ChapitreXXXV—Surlecanal
ChapitreXXXVI—Commentd'Artagnantira,commeeûtfaitunefée,
unemaisondeplaisanced'uneboîtedesapin
ChapitreXXXVII—Commentd'Artagnanréglalepassifdela
sociétéavantd'établirsonactif
ChapitreXXXVIII—Oùl'onvoitquel'épicierfrançaiss'était
déjàréhabilitéauXVIIèmesiècle
ChapitreXXXIX—LejeudeM.deMazarin
ChapitreXL—Affaired'État
ChapitreXLI—Lerécit
ChapitreXLII—OùM.deMazarinsefaitprodigue
ChapitreXLIII—Guénaud
ChapitreXLIV—Colbert
ChapitreXLV—Confessiond'unhommedebien
ChapitreXLVI—Ladonation
ChapitreXLVII—CommentAnned'AutrichedonnaunconseilàLouis
XIV,etcommentM.Fouquetluiendonnaunautre
ChapitreXLVIII—Agonie
ChapitreXLIX—LapremièreapparitiondeColbert
ChapitreL—LepremierjourdelaroyautédeLouisXIV
ChapitreLI—Unepassion
ChapitreLII—LaleçondeM.d'Artagnan
ChapitreLIII—Leroi
ChapitreLIV—LesmaisonsdeM.Fouquet
ChapitreLV—L'abbéFouquet
ChapitreLVI—LevindeM.deLaFontaine
ChapitreLVII—LagaleriedeSaint-Mandé
ChapitreLVIII—Lesépicuriens
ChapitreLIX—Unquartd'heurederetard


ChapitreLX—Plandebataille
ChapitreLXI—Lecabaretdel'Image-de-Notre-Dame
ChapitreLXII—ViveColbert!
ChapitreLXIII—CommentlediamantdeM.d'Emeryspassaentre
lesmainsded'Artagnan
ChapitreLXIV—Deladifférencenotablequed'Artagnantrouva
entreM.l'intendantetMgrlesurintendant
ChapitreLXV—Philosophieducoeuretdel'esprit
ChapitreLXVI—Voyage
ChapitreLXVII—Commentd'Artagnanfitconnaissanced'unpoète
quis'étaitfaitimprimeurpourquesesversfussentimprimés
ChapitreLXVIII—D'Artagnancontinuesesinvestigations
ChapitreLXIX—Oùlelecteurserasansdouteaussiétonnéquele
futd'Artagnanderetrouveruneancienneconnaissance
ChapitreLXX—Oùlesidéesded'Artagnan,d'abordfort
troublées,commencentàs'éclaircirunpeu
ChapitreLXXI—UneprocessionàVannes

ChapitreI—Lalettre
Verslemilieudumoisdemaidel'année1660,àneufheuresdumatin,lorsquele
soleildéjàchaudséchaitlaroséesurlesravenellesduchâteaudeBlois,une
petitecavalcade,composéedetroishommesetdedeuxpages,rentraparlepont
delavillesansproduired'autreeffetsurlespromeneursduquaiqu'unpremier
mouvementdelamainàlatêtepoursaluer,etunsecondmouvementdela
languepourexprimercetteidéedanslepluspurfrançaisquiseparleenFrance:
—VoiciMonsieurquirevientdelachasse.
Etcefuttout.
Cependant,tandisqueleschevauxgravissaientlapenteraidequidelarivière
conduitauchâteau,plusieurscourtaudsdeboutiques'approchèrentdudernier
cheval,quiportait,pendusàl'arçondelaselle,diversoiseauxattachésparle
bec.
Àcettevue,lescurieuxmanifestèrentavecunefranchisetouterustiqueleur


dédainpouruneaussimaigrecapture,etaprèsunedissertationqu'ilsfirententre
euxsurledésavantagedelachasseauvol,ilsrevinrentàleursoccupations.
Seulementundescurieux,grosgarçonjouffluetdejoyeusehumeur,ayant
demandépourquoiMonsieur,quipouvaittants'amuser,grâceàsesgrosrevenus,
secontentaitd'unsipiteuxdivertissement:
—Nesais-tupas,luifut-ilrépondu,queleprincipaldivertissementdeMonsieur
estdes'ennuyer?
Lejoyeuxgarçonhaussalesépaulesavecungestequisignifiaitclaircommele
jour:«Encecas,j'aimemieuxêtreGros-Jeanqued'êtreprince.»Etchacunreprit
sestravaux.
CependantMonsieurcontinuaitsarouteavecunairsimélancoliqueetsi
majestueuxàlafoisqu'ileûtcertainementfaitl'admirationdesspectateurss'il
eûteudesspectateurs;maislesbourgeoisdeBloisnepardonnaientpasà
Monsieurd'avoirchoisicettevillesigaiepours'yennuyeràsonaise;ettoutes
lesfoisqu'ilsapercevaientl'augusteennuyé,ilss'esquivaientenbâillantou
rentraientlatêtedansl'intérieurdeleurschambres,poursesoustraireà
l'influencesoporifiquedecelongvisageblême,decesyeuxnoyésetdecette
tournurelanguissante.Ensortequeledigneprinceétaitàpeuprèssûrdetrouver
lesruesdéserteschaquefoisqu'ils'yhasardait.
Or,c'étaitdelapartdeshabitantsdeBloisuneirrévérencebiencoupable,car
Monsieurétait,aprèsleroi,etmêmeavantleroipeut-être,leplusgrand
seigneurduroyaumeEneffet,Dieu,quiavaitaccordéàLouisXIV,alors
régnant,lebonheurd'êtrelefilsdeLouisXIII,avaitaccordéàMonsieur
l'honneurd'êtrelefilsdeHenriIV.Cen'étaitdoncpas,oudumoinscen'eûtpas
dûêtreunmincesujetd'orgueilpourlavilledeBlois,quecettepréférenceàelle
donnéeparGastond'Orléans,quitenaitsacourdansl'ancienchâteaudesÉtats.
Maisilétaitdansladestinéedecegrandprinced'excitermédiocrementpartout
oùilserencontraitl'attentiondupublicetsonadmiration.Monsieurenavaitpris
sonpartiavecl'habitude.C'estpeut-êtrecequiluidonnaitcetairdetranquille
ennui.Monsieuravaitétéfortoccupédanssavie.
Onnelaissepascouperlatêteàunedouzainedesesmeilleursamissansque
celacausequelquetracas.Or,commedepuisl'avènementdeM.Mazarinon
n'avaitcoupélatêteàpersonne,Monsieurn'avaitpluseud'occupation,etson


morals'enressentait.Laviedupauvreprinceétaitdoncforttriste.Aprèssa
petitechassedumatinsurlesbordsduBeuvronoudanslesboisdeCheverny,
MonsieurpassaitlaLoire,allaitdéjeuneràChambordavecousansappétit,etla
villedeBloisn'entendaitplusparler,jusqu'àlaprochainechasse,deson
souverainetmaître.Voilàpourl'ennuiextra-muros;quantàl'ennuiàl'intérieur,
nousendonneronsuneidéeaulecteurs'ilveutsuivreavecnouslacavalcadeet
monterjusqu'auporchemajestueuxduchâteaudesÉtats.Monsieurmontaitun
petitchevald'allure,équipéd'unelargeselledeveloursrougedeFlandre,avec
desétriersenformedebrodequins;lechevalétaitdecouleurfauve;lepourpoint
deMonsieur,faitdevelourscramoisi,seconfondaitaveclemanteaudemême
nuance,avecl'équipementducheval,etc'estseulementàcetensemblerougeâtre
qu'onpouvaitreconnaîtreleprinceentresesdeuxcompagnonsvêtusl'unde
violet,l'autredevert.Celuidegauche,vêtudeviolet,étaitl'écuyer;celuide
droite,vêtudevert,étaitlegrandveneur.L'undespagesportaitdeuxgerfauts
surunperchoir,l'autreuncornetdechasse,danslequelilsoufflait
nonchalammentàvingtpasduchâteau.
Toutcequientouraitceprincenonchalantfaisaittoutcequ'ilavaitàfaireavec
nonchalance.
Àcesignal,huitgardesquisepromenaientausoleildanslacourcarrée
accoururentprendreleurshallebardes,etMonsieurfitsonentréesolennelledans
lechâteau.Lorsqu'ileutdisparusouslesprofondeursduporche,troisouquatre
vauriens,montésdumailauchâteauderrièrelacavalcade,ensemontrantl'unà
l'autrelesoiseauxaccrochés,sedispersèrent,enfaisantàleurtourleurs
commentairessurcequ'ilsvenaientdevoir;puis,lorsqu'ilsfurentpartis,larue,
laplaceetlacourdemeurèrentdésertes.Monsieurdescenditdechevalsansdire
unmot,passadanssonappartement,oùsonvaletdechambrelechangea
d'habits;etcommeMadamen'avaitpasencoreenvoyéprendrelesordrespourle
déjeuner,Monsieurs'étenditsurunechaiselongueets'endormitd'aussibon
coeurques'ileûtétéonzeheuresdusoir.
Leshuitgardes,quicomprenaientqueleurserviceétaitfinipourlerestedela
journée,secouchèrentsurdesbancsdepierre,ausoleil;lespalefreniers
disparurentavecleurschevauxdanslesécuries,et,àpartquelquesjoyeux
oiseauxs'effarouchantlesunslesautres,avecdespépiementsaigus,dansles
touffesdesgiroflées,oneûtditqu'auchâteautoutdormaitcommeMonseigneur.
Toutàcoup,aumilieudecesilencesidoux,retentitunéclatderirenerveux,


éclatant,quifitouvrirunoeilàquelques-unsdeshallebardiersenfoncésdans
leursieste.Cetéclatderirepartaitd'unecroiséeduchâteau,visitéeence
momentparlesoleil,quil'englobaitdansundecesgrandsanglesquedessinent
avantmidi,surlescours,lesprofilsdescheminées.Lepetitbalcondeferciselé
quis'avançaitau-delàdecettefenêtreétaitmeubléd'unpotdegirofléesrouges,
d'unautrepotdeprimevères,etd'unrosierhâtif,dontlefeuillage,d'unvert
magnifique,étaitdiaprédeplusieurspaillettesrougesannonçantdesroses.Dans
lachambrequ'éclairaitcettefenêtre,onvoyaitunetablecarréevêtued'une
vieilletapisserieàlargesfleursdeHarlem;aumilieudecettetable,unefiolede
grèsàlongcol,danslaquelleplongeaientdesirisetdumuguet;àchacunedes
extrémitésdecettetable,unejeunefille.L'attitudedecesdeuxenfantsétait
singulière:onleseûtprisespourdeuxpensionnaireséchappéesducouvent.
L'une,lesdeuxcoudesappuyéssurlatable,uneplumeàlamain,traçaitdes
caractèressurunefeuilledebeaupapierdeHollande;l'autre,àgenouxsurune
chaise,cequiluipermettaitdes'avancerdelatêteetdubustepar-dessusle
dossieretjusqu'enpleinetable,regardaitsacompagneécrire.Delàmillecris,
millerailleries,millerires,dontl'un,pluséclatantquelesautres,avaiteffrayéles
oiseauxdesravenellesettroublélesommeildesgardesdeMonsieur.Nousen
sommesauxportraits,onnouspasseradonc,nousl'espérons,lesdeuxderniers
decechapitre.
Cellequiétaitappuyéesurlachaise,c'est-à-direlabruyante,larieuse,étaitune
bellefillededix-neufàvingtans,brunedepeau,brunedecheveux,
resplendissante,parsesyeux,quis'allumaientsousdessourcilsvigoureusement
tracés,etsurtoutparsesdents,quiéclataientcommedesperlessousseslèvres
d'uncorailsanglant.Chacundesesmouvementssemblaitlerésultatdujeud'une
mime;ellenevivaitpas,ellebondissait.
L'autre,cellequiécrivait,regardaitsaturbulentecompagneavecunoeilbleu,
limpideetpurcommeétaitlecielcejour-là.Sescheveux,d'unblondcendré,
roulésavecungoûtexquis,tombaientengrappessoyeusessursesjouesnacrées;
ellepromenaitsurlepapierunemainfine,maisdontlamaigreuraccusaitson
extrêmejeunesse.Àchaqueéclatderiredesonamie,ellesoulevait,comme
dépitée,sesblanchesépaulesd'uneformepoétiqueetsuave,maisauxquelles
manquaitceluxedevigueuretdemodeléqu'oneûtdésirévoiràsesbrasetàses
mains.
—Montalais!Montalais!dit-elleenfind'unevoixdouceetcaressantecommeun
chant,vousrieztropfort,vousriezcommeunhomme;nonseulementvousvous


ferezremarquerdeMM.lesgardes,maisvousn'entendrezpaslaclochede
Madame,lorsqueMadameappellera.
Lajeunefillequ'onappelaitMontalais,necessantniderirenidegesticulerà
cetteadmonestation,répondit:
—Louise,vousneditespasvotrefaçondepenser,machère;voussavezque
MM.lesgardes,commevouslesappelez,commencentleursomme,etquele
canonnelesréveilleraitpas;voussavezquelaclochedeMadames'entenddu
pontdeBlois,etqueparconséquentjel'entendraiquandmonservice
m'appellerachezMadame.Cequivousennuie,c'estquejerisquandvous
écrivez;cequevouscraignez,c'estqueMmedeSaint-Remy,votremère,ne
monteici,commeellefaitquelquefoisquandnousrionstrop;qu'ellenenous
surprenne,etqu'ellenevoiecetteénormefeuilledepapiersurlaquelle,depuis
unquartd'heure,vousn'avezencoretracéquecesmots:MonsieurRaoul.Or
vousavezraison,machèreLouise,parceque,aprèscesmots,MonsieurRaoul,
onpeutenmettretantd'autres,sisignificatifsetsiincendiaires,queMmede
Saint-Remy,votrechèremère,auraitdroitdejeterfeuetflammes.Hein!n'estcepascela,dites?
EtMontalaisredoublaitsesriresetsesprovocationsturbulentes.Lablondejeune
fillesecourrouçatoutàfait;elledéchiralefeuilletsurlequel,eneffet,cesmots,
MonsieurRaoul,étaientécritsd'unebelleécriture,et,froissantlepapierdansses
doigtstremblants,ellelejetaparlafenêtre.
—Là!là!ditMlledeMontalais,voilànotrepetitmouton,notre
EnfantJésus,notrecolombequisefâche!…N'ayezdoncpaspeur,
Louise;MmedeSaint-Remyneviendrapas,etsiellevenait,vous
savezquej'ail'oreillefine.
D'ailleurs,quoidepluspermisqued'écrireàunvieilamiquidatededouzeans,
surtoutquandoncommencelalettreparcesmots:MonsieurRaoul?
—C'estbien,jeneluiécriraipas,ditlajeunefille.
—Ah!envérité,voilàMontalaisbienpunie!s'écriatoujoursenriantlabrune
railleuse.Allons,allons,uneautrefeuilledepapier,etterminonsvitenotre
courrier.Bon!voicilaclochequisonne,àprésent!Ah!mafoi,tantpis!Madame
attendra,ousepasserapourcematindesapremièrefilled'honneur!


Uneclochesonnait,eneffet;elleannonçaitqueMadameavaitterminésatoilette
etattendaitMonsieur,lequelluidonnaitlamainausalonpourpasserau
réfectoire.Cetteformalitéaccomplieengrandecérémonie,lesdeuxépoux
déjeunaientetseséparaientjusqu'audîner,invariablementfixéàdeuxheures.
Lesondelaclochefitouvrirdanslesoffices,situéesàgauchedelacour,une
porteparlaquelledéfilèrentdeuxmaîtresd'hôtel,suivisdehuitmarmitonsqui
portaientunecivièrechargéedemetscouvertsdeclochesd'argent.
L'undecesmaîtresd'hôtel,celuiquiparaissaitlepremierentitre,toucha
silencieusementdesabaguetteundesgardesquironflaitsurunbanc;ilpoussa
mêmelabontéjusqu'àmettredanslesmainsdecethomme,ivredesommeil,sa
hallebardedresséelelongdumur,prèsdelui;aprèsquoi,lesoldat,sans
demandercomptederien,escortajusqu'auréfectoirelaviandedeMonsieur,
précédéeparunpageetlesdeuxmaîtresd'hôtel.
Partoutoùlaviandepassait,lessentinellesportaientlesarmes.
MlledeMontalaisetsacompagneavaientsuivideleurfenêtreledétaildece
cérémonial,auquelpourtantellesdevaientêtreaccoutumées.Ellesneregardaient
auresteavectantdecuriositéquepourêtresûresden'êtrepasdérangées.Aussi
marmitons,gardes,pagesetmaîtresd'hôtelunefoispassés,ellesseremirentà
leurtable,etlesoleil,qui,dansl'encadrementdelafenêtre,avaitéclairéun
instantcesdeuxcharmantsvisages,n'éclairaplusquelesgiroflées,les
primevèresetlerosier.
—Bah!ditMontalaisenreprenantsaplace,Madamedéjeunerabiensansmoi.
—Oh!Montalais,vousserezpunie,réponditl'autrejeunefilleens'asseyanttout
doucementàlasienne.
—Punie!ah!oui,c'est-à-direprivéedepromenade;c'esttoutcequejedemande,
qued'êtrepunie!Sortirdanscegrandcoche,perchéesuruneportière;tournerà
gauche,vireràdroitepardescheminspleinsd'ornièresoùl'onavanced'une
lieueendeuxheures;puisrevenirdroitsurl'aileduchâteauoùsetrouvela
fenêtredeMariedeMédicis,ensortequeMadamenemanquejamaisdedire:
«Croirait-onquec'estparlàquelareineMaries'estsauvée…Quarante-sept
piedsdehauteur!…Lamèrededeuxprincesetdetroisprincesses!»Sic'estlà
undivertissement,Louise,jedemandeàêtrepunietouslesjours,surtoutquand
mapunitionestderesteravecvousetd'écriredeslettresaussiintéressantesque


cellesquenousécrivons.
—Montalais!Montalais!onadesdevoirsàremplir.
—Vousenparlezbienàvotreaise,moncoeur,vousqu'onlaisselibreaumilieu
decettecour.Vousêteslaseulequienrécoltiezlesavantagessansenavoirles
charges,vousplusfilled'honneurdeMadamequemoi-même,parceque
Madamefaitricochersesaffectionsdevotrebeau-pèreàvous;ensortequevous
entrezdanscettetristemaisoncommelesoiseauxdanscettetour,humantl'air,
becquetantlesfleurs,picotantlesgraines,sansavoirlemoindreserviceàfaire,
nilemoindreennuiàsupporter.C'estvousquimeparlezdedevoirsàremplir!
Envérité,mabelleparesseuse,quelssontvosdevoirsàvous,sinond'écrireàce
beauRaoul?Encorevoyons-nousquevousneluiécrivezpas,desortequevous
aussi,cemesemble,vousnégligezunpeuvosdevoirs.
Louisepritsonairsérieux,appuyasonmentonsursamain,etd'untonpleinde
candeur:
—Reprochez-moidoncmonbien-être,dit-elle.Enaurez-vouslecoeur?Vous
avezunavenir,vous;vousêtesdelacour;leroi,s'ilsemarie,appellera
Monsieurprèsdelui;vousverrezdesfêtessplendides,vousverrezleroi,qu'on
ditsibeau,sicharmant.
—EtdeplusjeverraiRaoul,quiestprèsdeM.leprince,ajoutamalignement
Montalais.
—PauvreRaoul!soupiraLouise.
—Voilàlemomentdeluiécrire,chèrebelle;allons,recommençonscefameux
MonsieurRaoul,quibrillaitentêtedelafeuilledéchirée.
Alorselleluitenditlaplume,et,avecunsourirecharmant,encourageasamain,
quitraçavitelesmotsdésignés.
—Maintenant?demandalaplusjeunedesdeuxjeunesfilles.
—Maintenant,écrivezcequevouspensez,Louise,répondit
Montalais.
—Êtes-vousbiensûrequejepensequelquechose?


—Vouspensezàquelqu'un,cequirevientaumême,ouplutôtcequiestbien
pis.
—Vouscroyez,Montalais?
—Louise,Louise,vosyeuxbleussontprofondscommelamerquej'aivueà
Boulognel'anpassé.Non,jemetrompe,lamerestperfide,vosyeuxsont
profondscommel'azurquevoicilà-haut,tenez,surnostêtes.
—Ehbien!puisquevouslisezsibiendansmesyeux,dites-moicequejepense,
Montalais.
—D'abord,vousnepensezpasMonsieurRaoul;vouspensezMoncherRaoul.
—Oh!—Nerougissezpaspoursipeu.MoncherRaoul,disons-nous,vousme
suppliezdevousécrireàParis,oùvousretientleservicedeM.leprince.
Commeilfautquevousvousennuyiezlà-baspourchercherdesdistractions
danslesouvenird'uneprovinciale…
Louiseselevatoutàcoup.
—Non,Montalais,dit-elleensouriant,non,jenepensepasunmotdecela.
Tenez,voicicequejepense.
Etelleprithardimentlaplumeettraçad'unemainfermelesmotssuivants:
«J'eusseétébienmalheureusesivosinstancespourobtenirdemoiunsouvenir
eussentétémoinsvives.Touticimeparledenospremièresannées,sivite
écoulées,sidoucementenfuies,quejamaisd'autresn'enremplacerontlecharme
danslecoeur.»
Montalais,quiregardaitcourirlaplume,etquilisaitaureboursàmesurequeson
amieécrivait,l'interrompitparunbattementdemains.
—Àlabonneheure!dit-elle,voilàdelafranchise,voilàducoeur,voilàdustyle!
MontrezàcesParisiens,machère,queBloisestlavilledubeaulangage.
—Ilsaitquepourmoi,réponditlajeunefille,Bloisaétéleparadis.
—C'estcequejevoulaisdire,etvousparlezcommeunange.


—Jetermine,Montalais.
Etlajeunefillecontinuaeneffet:
«Vouspensezàmoi,dites-vous,monsieurRaoul;jevousenremercie;maiscela
nepeutmesurprendre,moiquisaiscombiendefoisnoscoeursontbattul'un
prèsdel'autre.»
—Oh!oh!ditMontalais,prenezgarde,monagneau,voilàquevoussemezvotre
laine,etilyadesloupslà-bas.
Louiseallaitrépondre,quandlegalopd'unchevalretentitsousleporchedu
château.
—Qu'est-cequecela?ditMontalaisens'approchantdelafenêtre.Unbeau
cavalier,mafoi!
—Oh!Raoul!s'écriaLouise,quiavaitfaitlemêmemouvementquesonamie,et
qui,devenanttoutepâle,tombapalpitanteauprèsdesalettreinachevée.
—Voilàunadroitamant,surmaparole,s'écriaMontalais,etquiarrivebienà
propos!
—Retirez-vous,retirez-vous,jevousensupplie!murmuraLouise.
—Bah!ilnemeconnaîtpas;laissez-moidoncvoircequ'ilvientfaireici.
ChapitreII—Lemessager
MlledeMontalaisavaitraison,lejeunecavalierétaitbonàvoir.
C'étaitunjeunehommedevingt-quatreàvingt-cinqans,grand,élancé,portant
avecgrâcesursesépauleslecharmantcostumemilitairedel'époque.Ses
grandesbottesàentonnoirenfermaientunpiedqueMlledeMontalaisn'eûtpas
désavouésiellesefûttravestieenhomme.D'unedesesmainsfinesetnerveuses
ilarrêtasonchevalaumilieudelacour,etdel'autresoulevalechapeauà
longuesplumesquiombrageaitsaphysionomiegraveetnaïveàlafois.
Lesgardes,aubruitducheval,seréveillèrentetfurentpromptementdebout.


Lejeunehommelaissal'und'euxs'approcherdesesarçons,ets'inclinantvers
lui,d'unevoixclaireetprécise,quifutparfaitemententenduedelafenêtreoùse
cachaientlesdeuxjeunesfilles:
—UnmessagerpourSonAltesseRoyale,dit-il.
—Ah!ah!s'écrialegarde;officier,unmessager!
Maiscebravesoldatsavaitbienqu'ilneparaîtraitaucunofficier,attenduquele
seulquieûtpuparaîtredemeuraitaufondduchâteau,dansunpetitappartement
surlesjardins.
Aussisehâta-t-ild'ajouter:
—Mongentilhomme,l'officierestenronde,maisensonabsenceonvaprévenir
M.deSaint-Remy,lemaîtred'hôtel.
—M.deSaint-Remy!répétalecavalierenrougissant.
—Vousleconnaissez?
—Maisoui…Avertissez-le,jevousprie,pourquemavisitesoitannoncéele
plustôtpossibleàSonAltesse.
—Ilparaîtquec'estpressé,ditlegarde,commes'ilseparlaitàlui-même,mais
dansl'espéranced'obteniruneréponse.
Lemessagerfitunsignedetêteaffirmatif.
—Encecas,repritlegarde,jevaismoi-mêmetrouverlemaîtred'hôtel.
Lejeunehommecependantmitpiedàterre,ettandisquelesautressoldats
observaientaveccuriositéchaquemouvementdubeauchevalquiavaitamenéce
jeunehomme,lesoldatrevintsursespasendisant:
—Pardon,mongentilhomme,maisvotrenom,s'ilvousplaît?
—LevicomtedeBragelonne,delapartdeSonAltesseM.leprincedeCondé.
Lesoldatfitunprofondsalut,et,commesicenomduvainqueurdeRocroietde
Lensluieûtdonnédesailes,ilgravitlégèrementleperronpourgagnerles


antichambres.
M.deBragelonnen'avaitpaseuletempsd'attachersonchevalauxbarreauxde
ferdeceperron,queM.deSaint-Remyaccouruthorsd'haleine,soutenantson
grosventreavecl'unedesesmains,pendantquedel'autreilfendaitl'aircomme
unpêcheurfendlesflotsavecunerame.
—Ah!monsieurlevicomte,vousàBlois!s'écria-t-il;maisc'estunemerveille!
Bonjour,monsieurRaoul,bonjour!
—Millerespects,monsieurdeSaint-Remy.
—QueMmedeLaVall…jeveuxdirequeMmedeSaint-Remyvaêtre
heureusedevousvoir!Maisvenez.SonAltesseRoyaledéjeune,faut-il
l'interrompre?lachoseest-ellegrave?
—Ouietnon,monsieurdeSaint-Remy.Toutefois,unmomentderetardpourrait
causerquelquesdésagrémentsàSonAltesseRoyale.
—S'ilenestainsi,forçonslaconsigne,monsieurlevicomte.Venez.D'ailleurs,
Monsieurestd'unehumeurcharmanteaujourd'hui.Etpuis,vousnousapportez
desnouvelles,n'est-cepas?
—Degrandes,monsieurdeSaint-Remy.
—Etdebonnes,jeprésume?
—D'excellentes.
—Venezvite,bienvite,alors!s'écrialebonhomme,quiserajustatouten
cheminant.
Raoullesuivitsonchapeauàlamain,etunpeueffrayédubruitsolennelque
faisaientseséperonssurlesparquetsdecesimmensessalles.
Aussitôtqu'ileutdisparudansl'intérieurdupalais,lafenêtredelacourse
repeupla,etunchuchotementanimétrahitl'émotiondesdeuxjeunesfilles;
bientôtelleseurentprisunerésolution,carl'unedesdeuxfiguresdisparutdela
fenêtre:c'étaitlatêtebrune;l'autredemeuraderrièrelebalcon,cachéesousles
fleurs,regardantattentivement,parleséchancruresdesbranches,leperronsur


lequelM.deBragelonneavaitfaitsonentréeaupalais.
Cependantl'objetdetantdecuriositécontinuaitsarouteensuivantlestracesdu
maîtred'hôtel.Unbruitdepasempressés,unfumetdevinetdeviandes,un
cliquetisdecristauxetdevaissellel'avertirentqu'iltouchaitautermedesa
course.
Lespages,lesvaletsetlesofficiers,réunisdansl'officequiprécédaitle
réfectoire,accueillirentlenouveauvenuavecunepolitesseproverbialeence
pays;quelques-unsconnaissaientRaoul,presquetoussavaientqu'ilvenaitde
Paris,Onpourraitdirequesonarrivéesuspenditunmomentleservice.Lefait
estqu'unpagequiversaitàboireàSonAltesse,entendantleséperonsdansla
chambrevoisine,seretournacommeunenfant,sanss'apercevoirqu'ilcontinuait
deverser,nonplusdansleverreduprince,maissurlanappe.
Madame,quin'étaitpaspréoccupéecommesonglorieuxépoux,remarquacette
distractiondupage.
—Ehbien!dit-elle.
M.deSaint-Remy,quiintroduisaitsatêteparlaporte,profitadumoment.
—Pourquoimedérangerait-on?ditGastonenattirantàluiunetrancheépaisse
d'undesplusgrossaumonsquiaientjamaisremontélaLoirepoursefaire
prendreentrePaimboeufetSaint-Nazaire.
—C'estqu'ilarriveunmessagerdeParis.Oh!mais,aprèsledéjeunerde
Monseigneur,nousavonsletemps.
—DeParis!s'écrialeprinceenlaissanttombersafourchette;unmessagerde
Paris,dites-vous?Etdequellepartvientcemessager?
—DelapartdeM.leprince,sehâtadedirelemaîtred'hôtel.
Onsaitquec'estainsiqu'onappelaitM.deCondé.
—UnmessagerdeM.leprince?fitGastonavecuneinquiétudequin'échappaà
aucundesassistants,etquiparconséquentredoublalacuriositégénérale.
Monsieursecrutpeut-êtreramenéautempsdecesbienheureusesconspirations


oùlebruitdesportesluidonnaitdesémotions,oùtoutelettrepouvaitrenfermer
unsecretd'État,oùtoutmessageservaituneintriguebiensombreetbien
compliquée.Peut-êtreaussicegrandnomdeM.leprincesedéploya-t-ilsousles
voûtesdeBloisaveclesproportionsd'unfantôme.
Monsieurrepoussasonassiette.
—Jevaisfaireattendrel'envoyé?demandaM.deSaint-Remy.
Uncoupd'oeildeMadameenharditGaston,quirépliqua:
—Nonpas,faites-leentrersur-le-champ,aucontraire.Àpropos,quiest-ce?
—Ungentilhommedecepays,M.levicomtedeBragelonne.
—Ah!oui,fortbien!…Introduisez,Saint-Remy,introduisez.
Etlorsqu'ileutlaissétombercesmotsavecsagravitéaccoutumée,Monsieur
regardad'unecertainefaçonlesgensdesonservice,quitouspages,officierset
écuyers,quittèrentlaserviette,lecouteau,legobelet,etfirentverslaseconde
chambreuneretraiteaussirapidequedésordonnée.Cettepetitearmées'écartaen
deuxfileslorsqueRaouldeBragelonne,précédédeM.deSaint-Remy,entra
dansleréfectoire.Cecourtmomentdesolitudedanslequelcetteretraitel'avait
laisséavaitpermisàMonseigneurdeprendreunefigurediplomatique.Ilnese
retournapas,etattenditquelemaîtred'hôteleûtamenéenfacedeluile
messager.
Raouls'arrêtaàlahauteurdubas-boutdelatable,defaçonàsetrouverentre
MonsieuretMadame.IlfitdecetteplaceunsaluttrèsprofondpourMonsieur,
unautretrèshumblepourMadame,puisseredressaetattenditqueMonsieurlui
adressâtlaparole.
Leprince,desoncôté,attendaitquelesportesfussenthermétiquementfermées,
ilnevoulaitpasseretournerpours'enassurer,cequin'eûtpasétédigne;maisil
écoutaitdetoutessesoreilleslebruitdelaserrure,quiluipromettaitaumoins
uneapparencedesecret.Laportefermée,Monsieurlevalesyeuxsurlevicomte
deBragelonneetluidit:
—IlparaîtquevousarrivezdeParis,monsieur?


—Àl'instant,monseigneur.
—Commentseporteleroi?
—SaMajestéestenparfaitesanté,monseigneur.
—Etmabelle-soeur?
—SaMajestélareinemèresouffretoujoursdelapoitrine.
Toutefois,depuisunmois,ilyadumieux.
—Quemedisait-on,quevousveniezdelapartdeM.leprince?
Onsetrompaitassurément.
—Non,monseigneur.M.leprincem'achargéderemettreàVotre
AltesseRoyaleunelettrequevoici,etj'enattendslaréponse.
Raoulavaitétéunpeuémudecefroidetméticuleuxaccueil;savoixétait
tombéeinsensiblementaudiapasondelavoixbasse.Leprinceoubliaqu'ilétait
causedecemystère,etlapeurlereprit.
Ilreçutavecuncoupd'oeilhagardlalettreduprincedeCondé,ladécacheta
commeileûtdécachetéunpaquetsuspect,et,pourlaliresansquepersonnepût
enremarquerl'effetproduitsursaphysionomie,ilseretourna.
Madamesuivaitavecuneanxiétépresqueégaleàcelleduprincechacunedes
manoeuvresdesonaugusteépoux.Raoul,impassible,etunpeudégagépar
l'attentiondeseshôtes,regardaitdesaplaceetparlafenêtreouvertedevantlui
lesjardinsetlesstatuesquilespeuplaient.
—Ah!mais,s'écriatoutàcoupMonsieuravecunsourirerayonnant,voilàune
agréablesurpriseetunecharmantelettredeM.leprince!Tenez,madame.
Latableétaittroplargepourquelebrasduprincejoignîtlamaindelaprincesse;
Raouls'empressad'êtreleurintermédiaire;illefitavecunebonnegrâcequi
charmalaprincesseetvalutunremerciementflatteurauvicomte.
—Voussavezlecontenudecettelettre,sansdoute?ditGastonà
Raoul.


—Oui,monseigneur:M.leprincem'avaitdonnéd'abordlemessage
verbalement,puisSonAltessearéfléchietprislaplume.
—C'estd'unebelleécriture,ditMadame,maisjenepuislire.
—Voulez-vouslireàMadame,monsieurdeBragelonne,ditleduc.
—Oui,lisez,jevousprie,monsieur.
RaoulcommençalalectureàlaquelleMonsieurdonnadenouveautouteson
attention.
Lalettreétaitconçueencestermes:
«Monseigneur,Leroipartpourlafrontière;vousaurezapprisquelemariagede
SaMajestévaseconclure;leroim'afaitl'honneurdemenommermaréchaldes
logispourcevoyage,etcommejesaistoutelajoiequeSaMajestéauraitde
passerunejournéeàBlois,j'osedemanderàVotreAltesseRoyalelapermission
demarquerdemacraielechâteauqu'ellehabite.
Sicependantl'imprévudecettedemandepouvaitcauseràVotreAltesseRoyale
quelqueembarras,jelasupplieraidemelemanderparlemessagerquej'envoie,
etquiestungentilhommeàmoi,M.levicomtedeBragelonne.Monitinéraire
dépendradelarésolutiondeVotreAltesseRoyale,etaulieudeprendrepar
Blois,j'indiqueraiVendômeouRomorantin.J'oseespérerqueVotreAltesse
Royaleprendramademandeenbonnepart,commeétantl'expressiondemon
dévouementsansbornesetdemondésirdeluiêtreagréable.»
—Iln'estriendeplusgracieuxpournous,ditMadame,quis'étaitconsultéeplus
d'unefoispendantcettelecturedanslesregardsdesonépoux.Leroiici!s'écriat-elleunpeuplushautpeut-êtrequ'iln'eûtfallupourquelesecretfûtgardé.
—Monsieur,ditàsontourSonAltesse,prenantlaparole,vousremercierezM.
leprincedeCondé,etvousluiexprimereztoutemareconnaissancepourle
plaisirqu'ilmefait.
Raouls'inclina.
—QueljourarriveSaMajesté?continualeprince.


—Leroi,monseigneur,arriveracesoir,selontouteprobabilité.
—Maiscommentalorsaurait-onsumaréponse,aucasoùelleeûtéténégative?
—J'avaismission,monseigneur,deretournerentoutehâteàBeaugencypour
donnercontrordreaucourrier,quifûtlui-mêmeretournéenarrièredonner
contrordreàM.leprince.
—SaMajestéestdoncàOrléans?
—Plusprès,monseigneur:SaMajestédoitêtrearrivéeàMeungencemoment.
—Lacourl'accompagne?
—Oui,monseigneur.
—Àpropos,j'oubliaisdevousdemanderdesnouvellesdeM.lecardinal.
—SonÉminenceparaîtjouird'unebonnesanté,monseigneur.
—Sesniècesl'accompagnentsansdoute?
—Non,monseigneur;SonÉminenceaordonnéàMllesdeMancinidepartir
pourBrouage.EllessuiventlarivegauchedelaLoirependantquelacourvient
parlarivedroite.
—Quoi!MlleMariedeManciniquitteaussilacour?demanda
Monsieur,dontlaréservecommençaitàs'affaiblir.
—MlleMariedeMancinisurtout,réponditdiscrètementRaoul.
Unsourirefugitif,vestigeimperceptibledesonancienespritd'intrigues
brouillonnes,éclairalesjouespâlesduprince.
—Merci,monsieurdeBragelonne,ditalorsMonsieur;vousnevoudrezpeutêtrepasrendreàM.leprincelacommissiondontjevoudraisvouscharger,à
savoirquesonmessagerm'aétéfortagréable;maisjeleluidiraimoi-même.
Raouls'inclinapourremercierMonsieurdel'honneurqu'illuifaisait.
MonseigneurfitunsigneàMadame,quifrappasuruntimbreplacéàsadroite.


AussitôtM.deSaint-Remyentra,etlachambreseremplitdemonde.
—Messieurs,ditleprince,SaMajestémefaitl'honneurdevenirpasserunjourà
Blois;jecomptequeleroi,monneveu,n'aurapasàserepentirdelafaveurqu'il
faitàmamaison.
—Viveleroi!s'écrièrentavecunenthousiasmefrénétiquelesofficiersde
service,etM.deSaint-Remyavanttous.
Gastonbaissalatêteavecunesombretristesse;toutesavie,ilavaitdûentendre
ouplutôtsubircecride:«Viveleroi!»quipassaitau-dessusdelui.Depuis
longtemps,nel'entendantplus,ilavaitreposésonoreille,etvoilàqu'uneroyauté
plusjeune,plusvivace,plusbrillante,surgissaitdevantluicommeunenouvelle,
commeuneplusdouloureuseprovocation.
Madamecompritlessouffrancesdececoeurtimideetombrageux;elleseleva
detable,Monsieurl'imitamachinalement,ettouslesserviteurs,avecun
bourdonnementsemblableàceluidesruches,entourèrentRaoulpourle
questionner.
MadamevitcemouvementetappelaM.deSaint-Remy.
—Cen'estpaslemomentdejaser,maisdetravailler,dit-elleavecl'accentd'une
ménagèrequisefâche.
M.deSaint-Remys'empressaderomprelecercleforméparlesofficiersautour
deRaoul,ensortequecelui-ciputgagnerl'antichambre.
—Onaurasoindecegentilhomme,j'espère,ajoutaMadameens'adressantàM.
deSaint-Remy.
LebonhommecourutaussitôtderrièreRaoul.
—Madamenouschargedevousfairerafraîchirici,dit-il;ilyaenoutreun
logementauchâteaupourvous.
—Merci,monsieurdeSaint-Remy,réponditBragelonne.Voussavezcombienil
metarded'allerprésentermesdevoirsàM.lecomtemonpère.
—C'estvrai,c'estvrai,monsieurRaoul,présentez-luienmêmetempsmesbien


humblesrespects,jevousprie.
Raoulsedébarrassaencoreduvieuxgentilhommeetcontinuasonchemin.
Commeilpassaitsousleporchetenantsonchevalparlabride,unepetitevoix
l'appeladufondd'unealléeobscure.
—MonsieurRaoul!ditlavoix.
Lejeunehommeseretournasurpris,etvitunejeunefillebrunequiappuyaitun
doigtsurseslèvresetquiluitendaitlamain.Cettejeunefilleluiétaitinconnue.
ChapitreIII—L'entrevue
Raoulfitunpasverslajeunefillequil'appelaitainsi.
—Maismoncheval,madame,dit-il.
—Vousvoilàbienembarrassé!Sortez;ilyaunhangardanslapremièrecour,
attachezlàvotrechevaletvenezvite.
—J'obéis,madame.
Raoulnefutpasquatreminutesàfairecequ'onluiavaitrecommandé;ilrevintà
lapetiteporte,où,dansl'obscurité,ilrevitsaconductricemystérieusequi
l'attendaitsurlespremiersdegrésd'unescaliertournant.
—Êtes-vousassezbravepourmesuivre,monsieurlechevaliererrant?demanda
lajeunefilleenriantdumomentd'hésitationqu'avaitmanifestéRaoul.
Celui-ciréponditens'élançantderrièreelledansl'escaliersombre.Ilsgravirent
ainsitroisétages,luiderrièreelle,effleurantdesesmains,lorsqu'ilcherchaitla
rampe,unerobedesoiequifrôlaitauxdeuxparoisdel'escalier.Àchaquefaux
pasdeRaoul,saconductriceluicriaitunchut!sévèreetluitendaitunemain
douceetparfumée.
—Onmonteraitainsijusqu'audonjonduchâteausanss'apercevoirdelafatigue,
ditRaoul.


—Cequisignifie,monsieur,quevousêtesfortintrigué,fortlasetfortinquiet;
maisrassurez-vous,nousvoiciarrivés.
Lajeunefillepoussauneportequi,sur-le-champ,sanstransitionaucune,emplit
d'unflotdelumièrelepalierdel'escalierauhautduquelRaoulapparaissait,
tenantlarampe.Lajeunefillemarchaittoujours,illasuivit;elleentradansune
chambre,Raoulentracommeelle.Aussitôtqu'ilfutdanslepiège,ilentendit
pousserungrandcri,seretourna,etvitàdeuxpasdelui,lesmainsjointes,les
yeuxfermés,cettebellejeunefilleblonde,auxprunellesbleues,auxblanches
épaules,qui,lereconnaissant,l'avaitappeléRaoul.
Illavitetdevinatantd'amour,tantdebonheurdansl'expressiondesesyeux,
qu'ilselaissatomberàgenouxtoutaumilieudelachambre,enmurmurantde
soncôtélenomdeLouise.
—Ah!Montalais!Montalais!soupiracelle-ci,c'estungrandpéchéquede
tromperainsi.
—Moi!Jevousaitrompée?
—Oui,vousmeditesquevousallezsavoirenbasdesnouvelles,etvousfaites
montericiMonsieur.
—Illefallaitbien.Commenteût-ilreçusanscelalalettrequevousluiécriviez?
Etelledésignaitdudoigtcettelettrequiétaitencoresurlatable.Raoulfitunpas
pourlaprendre;Louise,plusrapide,bienqu'ellesefûtélancéeavecune
hésitationclassiqueassezremarquable,allongealamainpourl'arrêter.Raoul
rencontradonccettemaintoutetièdeettoutetremblante;illapritdansles
siennesetl'approchasirespectueusementdeseslèvres,qu'ilydéposaunsouffle
plutôtqu'unbaiser.
Pendantcetemps,MlledeMontalaisavaitprislalettre,l'avaitpliée
soigneusement,commefontlesfemmes,entroisplis,etl'avaitglisséedanssa
poitrine.
—N'ayezpaspeur,Louise,dit-elle;Monsieurn'irapaspluslaprendreici,quele
défuntroiLouisXIIIneprenaitlesbilletsdanslecorsagedeMlledeHautefort.
Raoulrougitenvoyantlesouriredesdeuxjeunesfilles,etilneremarquapas


quelamaindeLouiseétaitrestéeentrelessiennes.
—Là!ditMontalais,vousm'avezpardonné,Louise,devousavoiramené
Monsieur;vous,monsieur,nem'envoulezplusdem'avoirsuiviepourvoir
Mademoiselle.Donc,maintenantquelapaixestfaite,causonscommedevieux
amis.Présentez-moi,Louise,àM.deBragelonne.
—Monsieurlevicomte,ditLouiseavecsagrâcesérieuseetsoncandidesourire,
j'ail'honneurdevousprésenterMlleAuredeMontalais,jeunefilled'honneurde
SonAltesseRoyaleMadame,etdeplusmonamie,monexcellenteamie.
Raoulsaluacérémonieusement.
—Etmoi!Louise,dit-il,nemeprésentez-vouspasaussià
Mademoiselle?
—Oh!ellevousconnaît!elleconnaîttout!
CemotnaïffitrireMontalaisetsoupirerdebonheurRaoul,quil'avaitinterprété
ainsi:Elleconnaîttoutnotreamour.
—Lespolitessessontfaites,monsieurlevicomte,ditMontalais;voiciun
fauteuil,etdites-nousbienvitelanouvellequevousnousapportezainsicourant.
—Mademoiselle,cen'estplusunsecret.Leroi,serendantà
Poitiers,s'arrêteàBloispourvisiterSonAltesseRoyale.
—Leroiici!s'écriaMontalaisenfrappantsesmainsl'unecontrel'autre;nous
allonsvoirlacour!Concevez-vouscela,Louise?lavraiecourdeParis!Oh!mon
Dieu!Maisquandcela,monsieur?
—Peut-êtrecesoir,mademoiselle;assurémentdemain.
Montalaisfitungestededépit.
—Pasletempsdes'ajuster!pasletempsdepréparerunerobe!Noussommesici
enretardcommedesPolonaises!Nousallonsressembleràdesportraitsdutemps
deHenriIV!…Ah!monsieur,laméchantenouvellequevousnousapportezlà!
—Mesdemoiselles,voussereztoujoursbelles.


—C'estfade!…nousseronstoujoursbelles,oui,parcequelanaturenousa
faitespassables;maisnousseronsridicules,parcequelamodenousaura
oubliées…Hélas!ridicules!onmeverraridicule,moi?
—Quicela?ditnaïvementLouise.
—Quicela?vousêtesétrange,machère!…Est-ceunequestionàm'adresser?
On,veutdiretoutlemonde;on,veutdirelescourtisans,lesseigneurs;on,veut
direleroi.
—Pardon,mabonneamie,maiscommeicitoutlemondeal'habitudedenous
voirtellesquenoussommes…
—D'accord;maiscelavachanger,etnousseronsridicules,mêmepourBlois;
carprèsdenousonvavoirlesmodesdeParis,etl'oncomprendraquenous
sommesàlamodedeBlois!C'estdésespérant!
—Consolez-vous,mademoiselle.
—Ahbast!aufait,tantpispourceuxquinemetrouverontpasàleurgoût!dit
philosophiquementMontalais.
—Ceux-làseraientbiendifficiles,répliquaRaoulfidèleàsonsystèmede
galanterierégulière.
—Merci,monsieurlevicomte.NousdisionsdoncqueleroivientàBlois?
—Avectoutelacour.
—MllesdeManciniyseront-elles?
—Nonpas,justement.
—Maispuisqueleroi,dit-on,nepeutsepasserdeMlleMarie?
—Mademoiselle,ilfaudrabienquelerois'enpasse.M.lecardinalleveut.Il
exilesesniècesàBrouage.
—Lui!l'hypocrite!
—Chut!ditLouiseencollantsondoigtsurseslèvresroses.


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