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Raison et sensibilité tome premier

ProjectGutenberg'sRaisonetSensibilité,TomePremier,byJaneAusten
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Title:RaisonetSensibilité,TomePremier
oulesdeuxmanièresd'aimer
Author:JaneAusten
Translator:IsabelledeMontolieu
ReleaseDate:August11,2010[EBook#33388]
Language:French

***STARTOFTHISPROJECTGUTENBERGEBOOKRAISONETSENSIBILITÉ,TOMEPREMIER***

ProducedbyClaudineCorbasson,eutectiqueandtheOnline
DistributedProofreadingTeamathttp://www.pgdp.net(This
filewasproducedfromimagesgenerouslymadeavailable
bytheBibliothèquenationaledeFrance(BnF/Gallica)at
http://gallica.bnf.fr)


NOTEDETRANSCRIPTION:
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées.
Laréférenceàl'auteuretàl'œuvreoriginaleaétéajoutée
(publiédefaçonanonyme)

CHAPITREPREMIER.
CHAPITREII.
CHAPITREIII.
CHAPITREIV.
CHAPITREV.
CHAPITREVI.
CHAPITREVII.


CHAPITREVIII.
CHAPITREIX.
CHAPITREX.
CHAPITREXI.
CHAPITREXII.
CHAPITREXIII.
CHAPITREXIV.
CHAPITREXV.
CHAPITREXVI.
CHAPITREXVII.
CHAPITREXVIII.
CHAPITREXIX.
CHAPITREXX.


RAISONETSENSIBILITÉ.
DEL'IMPRIMERIEDED'HAUTEL,
ruedelaHarpe,no.80.


RAISON
ET


SENSIBILITÉ,


OU


LESDEUXMANIÈRESD'AIMER.
D'APRÈSL'ŒUVREORIGINALE
SENSEANDSENSIBILITY
DEMmeJANEAUSTEN
TRADUITLIBREMENTDEL'ANGLAIS,
PAR
MmeISABELLEDEMONTOLIEU.
TOMEPREMIER.
APARIS,
CHEZARTHUS-BERTRAND,LIBRAIRE,
RUEHAUTEFEUILLE,No.23.
1815.


RAISON


ET

SENSIBILITÉ.


CHAPITREPREMIER.
La famille des Dashwood était depuis long-temps établie dans le comté de
Sussex. Leurs domaines étaient étendus, et leur résidence habituelle était à
Norland-Park, au centre de leurs propriétés, où plusieurs générations avaient
vécuavechonneur,aiméesetrespectéesdeleursvassauxetdeleursvoisins.
Ledernierpossesseurdecesbiens,étaitunvieuxcélibataire,quipendantlongtempsavaitvécuavecunesœurchargéededirigerl'économiedesamaison,en
mêmetempsqu'elleétaitsafidèlecompagne.Ellemourutdixansavantlui,et
pourréparercetteperte,ilinvitaunneveu,quidevaithériterdesesterres,àvenir
vivre auprès de lui avec toute sa famille. Ce neveu, M. Henri Dashwood était
marié,etilavaitdesenfans.Lebonvieillardtrouvadansleursociétéunbonheur
quiluiétaitinconnu,etsonattachementpoureuxtouss'augmentachaquejour.
Monsieur et madame Henri Dashwood soignèrent sa vieillesse bien moins par
intérêt que par bonté de cœur, et la gaîté des enfans, et leurs douces caresses
animèrentlesoirdesavieetlaprolongèrent.
M. Henri Dashwood avait un fils d'un premier mariage et trois filles de sa
secondefemme.SonfilsJohnétaitenpossessiond'unebellefortuneprovenante
desamère,quiavaitététrès-riche.Economeparcaractère,ilnefitaucunefolle
dépense,etsemariadebonneheureàmissFannyFerrars,jeunepersonneriche
aussi,quiajoutaencoreàsafortune.LasuccessiondelaterredeNorlandnelui
étaitdoncpasaussinécessairequ'àsestroissœursquin'avaientpaslesmêmes
espérances; leur mèren'avait riendutoutàleurlaisser,etleurpèrenepouvait
disposer que de sept mille livres sterling. Tout le reste de sa fortune devait
revenir après lui à son fils, attendu qu'il n'avait eu pendant sa vie que la
jouissancedelamoitiédubiendesapremièrefemme.
Le vieux oncle mourut; son testament fut ouvert, et comme il arrive presque
toujours,ilfitbeaucoupdemécontens.M.HenriDashwooddevaitnaturellement
s'attendreàêtreleseulhéritier,etl'étaiteneffet,maisdemanièreàdétruirepour
luilavaleurdecethéritage,auqueliln'attachaitdeprixquepourfaireunsortà
safemmeetàsestroisfilles,sonfilsétantdéjàsiavantageusementpourvudu
côté de lafortune.Maisà sagrandesurprisesononcle,quiparaissaitaussi les
aimer tendrement, avait cependant substitué tous ses biens à ce fils et à son


enfantâgédetroisouquatreans;tellementqueM.HenriDashwoodn'avaitplus
lepouvoird'enaliénerlamoindrepartiepourfaireunsortàsafemmeetàses
filles.Pendantlesdernièresannéesdelavieduvieillard,M.JohnDashwoodet
safemmeavaienteusoindeluifairebeaucoupdevisites,etd'ameneraveceux
leurpetitgarçon,quicaressaitlevieuxoncle,l'appelaitbongrandpapa,jouait
autourdelui,l'amusaitdesonpetitbabil,etmêmedesessottisesenfantines,et
qui finit par lui faire oublier toutes les attentions que ses nièces lui avaient
prodiguéespendantdesannées.Illeurlaissaitcependantàchacunemillepièces,
commeunemarqued'amitié;maisc'étaittoutcequ'ellesavaientàprétendrede
sonhéritage.
M. Henri Dashwood fut d'abord consterné de ces dispositions; il se consola
cependant, en pensant que quoiqu'il fût déja grand-père, il pouvait
raisonnablement espérer de vivre encore bien des années, et de faire d'assez
fortes économies sur ses grands revenus pour laisser après lui une somme
considérable. Mais sur quoi peut compter l'homme mortel! M. Dashwood ne
survécut que quelques mois à son oncle, et de cette fortune si long-temps
attendue, il ne resta à sa femme et à ses trois filles que dix mille pièces, y
compris le legs des trois mille. Aussitôt que M. Henri Dashwood se sentit en
danger,ilfitvenirsonfils,etluirecommandasabellemèreetsestroissœurs,
avectoutelaforcedelatendressepaternelle.
M.JohnDashwoodn'avaitpaslasensibilitédesonpèreetdetoutesafamille;
cependant ému par la solennité du moment et par les tendres supplications du
meilleur des pères, il lui promit de faire tout ce qui dépendrait de lui pour le
bonheur des êtres si chers à son cœur. Les derniers instans du mourant furent
adoucisparcetteassurance;ilexpiradoucementdanslesbrasdesafemmeetde
ses filles, au désespoir de sa perte, et son fils, assis à quelques pas plus loin,
réfléchissaità sapromesse,et àce qu'ilpouvaitetdevaitfaire pour laremplir.
Danslefondilétaitalorstrès-biendisposépourcela.Quoiqu'ilfûtnaturellement
froid et très-égoïste, il jouissait cependant d'une bonne réputation; il était
respecté comme un jeune homme qui avait des mœurs, qui s'était toujours
conduit avec sagesse et prudence, et qui remplissait exactement les devoirs de
fils,depère,demarietceuxdesociété.S'ilavaiteuunecompagneplusaimable,
ilauraitjouideplusd'estimeencore,etl'auraitmieuxmérité.Ils'étaitmariéfort
jeune;etpassionnémentamoureuxdesafemme,elleavaitprissurluibeaucoup
d'empire. Un esprit très-étroit, des nerfs très-irritables, un cœur qui n'aimait
qu'elle-mêmeetsonenfant,parcequ'ilétaitàelleetqu'illuiressemblait:voilà
endeuxmotsleportraitdemadameJohnDashwood.


Allons,ditM.JohnDashwoodenlui-mêmeàlasuitedesesréflexions,ilfaut
tenircequej'aipromisàmonpèremourant,ilfautfaireàmessœursunprésent
qui les dédommage de leur perte et qui augmente leur bien-être. Si je leur
donnaismillepiècesàchacune;ilmesemblequeceseraitforthonnête,etjene
puispasfairemoins;mafortunes'augmenteàprésentparlamortdemonpèrede
quatremillelivressterlingparannéedesbiensdemonvieuxoncle,sansparler
delamoitiédubiendemamèredontmonpèrejouissait.Toutcelaajoutéàmes
revenus actuels, me met en état d'être généreux avec mes sœurs... Oui, oui, je
leurdonneraitroismilleguinées,etjecroisquec'estassezbeauetqu'onparlera
dans le monde de ma libéralité. Trois mille pièces ajoutées aux trois mille
qu'elles ont eues de leur bon oncle et aux sept mille dont leur mère jouit, les
mettront complètement à leur aise. Quatre femmes ne peuvent pas dépenser
beaucoup, et trois mille pièces c'est une belle somme; elles pourront faire des
épargnes considérables. Allons, j'en suis bien aise; je l'ai promis à mon père
mourant,etj'ysuisrésolu.Ilpensademêmetoutlejour,etmêmeplusieursjours
consécutivement sans qu'il s'en repentît; il ne leur en parla pas encore dans le
premiermomentdeleurdouleur,maisilenpritl'engagementaveclui-même.
Lesfunéraillesnefurentpasplutôtachevées,quemadameJohnDashwood,sans
en avertir sa belle-mère, arriva à Norland-Park, avec son fils et tous leurs
domestiques. Personne ne pouvait lui disputer le droit d'y venir, puisque du
moment du décès de leur père, cette terre leur appartenait; mais le peu de
délicatesse de ce procédé aurait été senti même par une femme ordinaire, et
madameDashwoodlamère,avecunesensibilitéromanesque,unsensparfaitdes
convenances,nepouvaitqu'êtretrès-blesséedecettenégligence.MadameJohn
Dashwood n'avait jamais cherché à se faire aimer de la famille de son mari (à
l'exception cependant du vieux oncle) mais jusqu'alors ne vivant pas avec eux,
elle avait eu peu d'occasion de leur prouver combien ils devaient peu compter
surdesattentionsconsolantesdesapart.
Madame Dashwood fut si aigrie de cette conduite peu amicale, et désirait si
vivement de le faire sentir à sa belle-fille, qu'à l'arrivée de cette dernière, elle
aurait quitté pour toujours la maison, si sa fille aînée ne lui avait fait observer
qu'il ne fallait pas se brouiller avec leur frère. Elle céda à ses prières, à ses
représentations et, pour l'amour de ses trois filles, consentit à rester pour le
momentàNorland-Park.
Elinorsafilleaînée,dontlesavisétaientpresquetoujourssuivis,possédaitune
force d'esprit, une raison éclairée, un jugement prompt et sûr, qui la rendaient
trèscapabled'êtreàdix-neufansleconseildesamère,etluiassuraientledroit


de contredire quelquefois, pour leur avantage à toutes, une vivacité d'esprit et
d'imagination,quichezmadameDashwoodressemblaitsouventàl'imprudence;
maisElinorn'abusaitpasdecetempire.Elleavaituncœurexcellent, elleétait
douce, affectionnée, ses sentimens étaient très-vifs, mais elle savait les
gouverner;c'estunesciencebienutileauxfemmes,quesamèren'avaitjamais
apprise,etqu'unedesessœurs,cellequilasuivaitimmédiatement,avaitrésolu
denejamaispratiquer.
Pourl'intelligence,l'espritetlestalens,MarianelecédaitenrienàElinor;mais
sasensibilitétoujoursenmouvement,n'étaitjamaisrépriméeparlaraison.Elle
s'abandonnaitsansmesureetsansretenueàtoutessesimpressions;seschagrins,
ses joies étaient toujours extrêmes; elle était d'ailleurs aimable, généreuse,
intéressantesoustouslesrapports,etmêmeparlachaleurdesoncœur.Elleavait
toutes les vertus, excepté la prudence. Sa ressemblance avec sa mère était
frappante;aussiétait-ellesafavoritedécidée.
Elinorvoyaitavecpeinel'excèsdelasensibilitédesasœur,tandisqueleurmère
enétaitenchantée,etl'excitaitaulieudelaréprimer.Elless'encouragèrentl'une
l'autre dans leur affliction, la renouvelaient volontairement, et sans cesse, par
toutes les réflexions qui pouvaient l'augmenter, et n'admettaient aucune espèce
de consolation, pas même dans l'avenir. Elinor était tout aussi profondément
affligée,maiselles'efforçaitdesurmontersadouleur,etd'êtreutileàtoutcequi
l'entourait.Ellepritsurelledemettrechaquechoseenrègleavecsonfrèrepour
recevoirsabelle-sœuràsonarrivée,etluiaiderdanssonétablissement.Parcette
sage conduite, elle parvint à relever un peu l'esprit abattu de sa mère, et à lui
donneraumoinsledésirdel'imiter.
Sasœurcadette,lajeuneEmma,n'étaitencorequ'uneenfant;maisàdouzeans
ellepromettaitdéjàd'êtredansquelquesannéesaussibelleetaussiaimableque
sessœurs.


CHAPITREII.
MadameJohnDashwoodfutdoncinstalléeparelle-mêmedameetmaîtressede
Norland-Park,etsabelle-mèreetsesbelles-sœursréduitesàn'yparaîtreplusque
comme étrangères et presque par grace. Elles étaient traitées par madame
Dashwoodavecunefroidecivilité,etparleurfrèreavecautantdetendressequ'il
pouvaitentémoigneràd'autresqu'àlui-même,àsafemmeetàsonenfant.Illes
pressa, et même avec assez de vivacité, de regarder Norland comme leur
demeure.MadameDashwoodn'ayantencoreaucunautreendroitoùellepûtse
fixer,acceptasoninvitationjusqu'àcequ'elleeûttrouvéunemaisonàlouerdans
levoisinage:resterdansunlieuoùtoutluiretraçaitetsonbonheurpassé,etla
perte qu'elle avait faite, était exactement ce qui lui plaisait et lui convenait le
mieux.Dansletempsduplaisir,personnen'avaitplusdecettefranchegaîté,de
cet enjouement qui rejette toute sensation pénible, personne ne possédait à un
plushautdegrécetteconfiancedanslebonheur,cetespoirdanssadurée,quiest
déjà le bonheur lui-même; mais dans le chagrin elle repoussait de même toute
idéedeconsolation,ets'ylivraitenentieravecunesortedevolupté.
M.JohnDashwoodfitpartàsafemmedesonprojetdefaireprésentàchacune
de ses sœurs de mille guinées, et comme on peut le penser, elle fut loin de
l'approuver: trois mille pièces ôtées de la fortune de son cher petit garçon,
n'étaient pas une bagatelle! Elle regardait comme inconcevable que le tendre
pèred'unenfantaussicharmant,pûtseulementenavoirlapensée;ellelesupplia
d'yréfléchirencore.N'était-cepasfaireuntortirréparableàsonfilsunique!sa
conscience lui permettait-elle de le priver d'une telle somme! et quel droit
avaientmesdemoisellesDashwood,quin'étaientquesesdemi-sœurs,(cequ'elle
regardaitàpeinecommeuneparenté),surcetexcèsdegénérosité?Ilétaitreçu
danslemonde,qu'aucuneaffectionnepouvaitêtresupposéeentredesenfansde
deuxlitsdifférens.Leurpèreavaitdéjàfaitgrandtortàsonfilsenseremariant
et en ayant trois filles, auxquelles il avait injustement donné tout ce dont il
pouvaitdisposer;etvousvoulez,dit-elle,encoreruinervotrepauvrepetitHenri,
en donnant à vos demi-sœurs tout son argent. Tout cela fut dit avec ce ton de
conviction et de tendresse maternelle, qui ne manquait jamais son effet sur le
faibleJohn.Cettefoiscependantilnecédapasd'abord.—C'était(luidisait-il)la
dernièrerequêtede monpèreexpirant,quejeprendraissoindesaveuveetde


sesfilles.—Ilnesavaitpaslui-mêmecequ'ildisait,j'ensuisbiensûre,répliqua
madameDashwood.Touslesgensàl'agoniedisentdemême;ilsrecommandent
lessurvivanslesunsauxautres;leurtêten'yestplus,cen'estqueleurcœurqui
leurparleencorepourceuxqu'ilsontaimés,etqu'ilssontprèsdequitter.Sises
idées avaient été bien nettes et qu'il n'eût pas rêvé à demi, il n'aurait jamais
imaginédevousfaireunedemandeaussiridiculequecelled'ôteràvotreenfant
lamoitiédesafortune.
—Mon père, ma chère Fanny, n'a stipulé aucune somme, il me demanda
seulementderendrelasituationdesafemmeetdesesfillesaussicomfortable[1]
qu'ilétaitenmonpouvoir.Peut-êtreaurait-ilmieuxfaitdes'enrapportertout-àfaitàmoi;ilnepouvaitpassupposerquejelesnégligerais,maisenfinilaexigé
de moi cette promesse; je l'ai faite, et je veux la remplir. Je dois faire quelque
chosepourmessœursavantqu'ellesquittentNorlandpours'établirailleurs.
—Ehbien!àlabonneheure.Quelquechose;maisiln'estpasnécessairequece
quelquechosesoittroismillepièces.Passeencoresivossœursétaientâgéeset
que cet argent pût revenir une fois à votre fils; mais considérez qu'une fois
donné,vous ne leretrouverez plus. Vossœurs sont jeuneset jolies; si vousles
dotez de cette manière, elles se marieront bientôt, et vos trois mille guinées
serontperduespourtoujours.Desfamillesétrangèresenjouiront,lesdissiperont,
etnotrecherpetitHenrienseraprivé;jevousdemande,s'ilyalàl'ombredela
justice.
—Vousavezraison,Fanny,ditgravementJohnDashwood,parfaitementraison;
c'estpeudechoseàprésentrelativementàmafortune,maisletempspeutvenir
quenotrecherfilsregretterabeaucoupcettesomme:siparexempleilavaitune
nombreusefamille.
—Eh!maissansdoute,etjepariequ'ilaurabeaucoupd'enfans,cecherpetit.
—Peut-être bien! Ainsi, chère amie, il vaudrait mieux en effet diminuer la
sommedemoitié,qu'endites-vous?Cinqcentspiècesàchacuneceseraitencore
uneprodigieuseaugmentationàleurfortune.
—Prodigieuse,immense,incroyable!Quelfrèredanslemondeferaitcelapour
ses sœurs, même pour des sœurs réelles? et des demi-sœurs! mais vous avez
toujoursététropgénéreux,moncherJohn.
—Ilvautmieuxdansdetellesoccasionsfairetropquetroppeu,ditJohnense
rengorgeant;personneaumoinsnediraquejen'aipasfaitassez.Elles-mêmesne


s'attendentsûrementpasquejeleurdonneautant.
—Elles n'ont rien du tout à attendre, reprit aigrement Fanny; ainsi il n'est pas
question de leurs espérances, mais de ce que vous pouvez leur donner, et je
trouve....
—Certainement je trouve aussi que cinq cents pièces sont bien suffisantes,
interrompitJohn,sansquej'yajouterien.Ellesaurontchacuneàlamortdeleur
mèretroismilletroiscenttrente-troispièces;fortunetrès-considérablepourtoute
jeunefemme.
—Ouivraimenttroismilletroiscenttrente-trois;jen'avaispasfaitcecalcul,et
c'estvraimentimmense!troismilletroiscenttrente-troispièces!c'esténorme.
—Etmêmequelquechosedeplus,ditJohnencalculantsursesdoigts.Dixmille
pièces,diviséesentrois.Ouic'estbiencela.Troismilletroiscenttrente-troiset
quelquechoseensus.
—Alors, mon cher, je ne conçois pas, je vous l'avoue, que vous vous croyiez
obligéd'yajouterlamoindrechose.Dixmillepiècesàpartagerentr'elles,c'est
plusquesuffisant.Siellessemarient,c'estunetrès-belledot,etellesépouseront
sûrement des hommes riches; si elles ne se marient pas elles vivront trèscomfortablementensembleavecdixmillelivres.
—Celaestvrai,très-vrai,ditJohnensepromenantavecl'airderéfléchir;ainsi
dites-moi,machère,s'ilnevaudraitpasmieuxfairequelquechosepourlamère,
pendant qu'elle vit, une rente annuelle? Mes sœurs en profiteront autant que si
c'était à elles. Cent pièces par année par exemple; il me semble que pour une
vieille femme qui vit dans la retraite, c'est bien honnête: qu'en pensez-vous,
Fanny?
—Ilestsûr,dit-elle,quecelavautbeaucoupmieuxquedeseséparerdequinze
cents livres tout à-la-fois... Mais je réfléchis que si madame Dashwood allait
vivrevingtans,alorsnousserionsenperte.
—Vingt ans, chère Fanny! vous plaisantez; elle ne vivra pas la moitié de ce
temps-là;elleesttropsensible,tropnerveuse.
—J'en conviens; mais n'avez-vous pas observé que rien ne prolonge la vie
commeunerenteviagère!C'estuneaffairetrès-sérieusequedes'engageràpayer
une rente annuelle. Vous ne savez pas quel ennui vous allez vous donner, et
comme on est malheureux quand le moment de l'échéance arrive. C'est


précisémentalorsqu'onauraitunedépenseindispensableàfairepoursoi-même,
etquecetargentquisetrouvelàferaitplaisir,etilfautledonneràd'autres;c'est
vraiment insupportable! Ma mère devait payer de petites rentes à trois vieux
domestiquesparletestamentdemonpère;j'aisouventététémoinduchagrin,de
l'ennuiquecelaluidonnait.Sesrevenusn'étaientplusàelle,disait-elle.Etces
bonnesgensquin'avaientgardedemourir!elleenétaittout-à-faitimpatientée.
Aussij'aiprisunetellehorreurdesrentesviagères,quepourriendanslemonde
jenevoudraism'engageràenpayer,quellequepetitequ'ellefût.Pensezybien,
moncher.
—Ilestsûrqu'iln'estpasdutoutagréablequequelqu'unaitdesdroitssurnotre
revenu; être obligé à un paiement régulier, tel mois, tel jour, cela blesse
l'indépendance.
—Ajoutez,moncher,qu'aprèstout,onnevousensaitaucungré.Cetterenteest
assurée;vousnefaitesenladonnantquecequevousdevez,etonn'enanulle
reconnaissance. Si j'étais de vous, je voudrais n'être lié par rien et pouvoir
donnercequ'ilmeplairait,etquandilmeplairait.Vousserezcharmépeut-être
de pouvoir mettre de côté, cent ou cinquante pièces pour quelque dépense de
fantaisiequevousnepouvezprévoir.
—Jecroisquevousparleztrès-sensément,machèreFanny,etjesuivraivosbons
conseils; ce sera beaucoup mieux en effet que de leur donner une rente fixe.
Ayant un revenu plus considérable, elles augmenteraient leur train, leurs
dépenses,etauboutdel'année,ellesn'enseraientpasplusriches.Oui,oui,cela
sera beaucoup mieux; un petit présent de vingt, de trente pièces de temps en
temps, préviendra tout embarras d'argent, et j'aurai rempli la promesse que j'ai
faiteàmonpère.
—Parfaitementbien,etjevouslerépète,moncher,jesuisconvaincuequ'iln'a
jamaiseudanslapenséequevousdussiezleurdonnerdel'argent.L'assistance,
lessecoursqu'ildemandaitpourelles,étaientseulementcequ'onpeutattendre
d'un bon frère: comme par exemple de leur aider à trouver une petite maison
jolie et commode; de leur prêter vos chevaux pour transporter leurs effets; de
leur envoyer quelquefois du poisson, du gibier, des fruits dans leur saison. Je
parie ma vie que c'est là seulement ce qu'il entendait, et il ne pouvait vouloir
autrechose.Pensezcommevotrebelle-mèreserabienavecl'intérêtdeseptmille
pièces, et vos sœurs avec celui de trois mille; elles auront par an cinq cents
pièces de revenu, et qu'ont-elles besoin d'en avoir davantage? Elles ne
dépenserontpascela;leurménageserasipeudechose.Ellesn'aurontnicarosse,


ni chevaux, tout au plus une fille pour les servir; elles ne recevront point de
compagnie,etn'aurontpresqueaucunedépenseàfaire.Ainsivousvoyezqu'elles
serontàmerveille,etqu'ilneleurmanquerarien.Cinqcentspiècesparan!jene
peux imaginer à quoi elles en emploieront la moitié; et leur donner quelque
chosedeplusseraittout-à-faitabsurde.Vousverrezquecesontellesplutôtqui
pourrontvousdonnerquelquechoseetfairesouventquelquejoliprésentàleur
petitneveu.
—Sur ma parole, dit M. John Dashwood en se frottant les mains, vous avez
parfaitement raison. Mon père ne prétendait rien de plus, je le comprends à
présent,etjeveuxstrictementremplirmesengagemenspartouteslespreuvesde
tendresse et de bonté fraternelles que vous m'indiquez; car votre cœur est
excellent,chèreFanny,etjevousrendsbienjustice.Ilestcharmantàvousd'être
aussibonnepourmessœursetmabelle-mère.Quandellesironts'établirailleurs,
jeleurrendrai,etvousaussi,touslespetitsservicesquipourrontleurêtreutiles:
quelques présens de meubles par exemple, de porcelaines. Enfin je puis m'en
rapporteràvous.
—Oh! bien certainement tout ce qui pourra leur convenir..... Mais cependant,
réfléchissezàunechose.Quandvotrevieuxonclefitveniricivotrepèreetvotre
belle-mère,illesétablitchezlui.Toutle mobilierde Stanhill,laporcelaine, la
vaisselle,lelinge,toutfutsoigneusementenfermé,etvotrepère,commevousle
savez,aléguécesobjetsàsafemme.Leurmaisonseradoncmeubléeetgarnie
au-delàdecequ'ellepourracontenir;ainsiellesn'aurontbesoinderien.
—Deriendutout;jen'ypensaispas.C'estuntrès-beaulegsqu'ellesonteulà,en
vérité!etlavaisselle,parexemple,nousauraitbienfortconvenupouraugmenter
lanôtre,àprésentquenousauronssouventdumondeàdemeure.
—Et le beau déjeuner de porcelaine de la Chine; combien je le regrette! il est
beaucoup plus beau que celui qui est ici, et suivant mon opinion, dix fois trop
beauettropgrandpourleursituationactuelle.Votrepèren'apenséqu'àelles;je
trouve,moncher,quevouspourriezfortbienleleurfairesentiravecdélicatesse,
etlesengagerànouslaissertantdechosesquivontleurdevenirinutilesetqui
nous conviendraient bien mieux. Mais certainement vous ne devez pas avoir
beaucoup de reconnaissance pour la mémoire d'un père qui, s'il avait pu, leur
auraitlaissétoutaumondeetrienàvous;etvousleurdonneriezencorequelque
chose...Ceseraitàmonavisuneduperieetunefaiblessedontjevousconnais
incapable. L'extrême bonté de votre cœur peut quelquefois vous entraîner trop
loin; mais la fermeté de votre caractère et la force de votre jugement, vous


ramènentbientôtdansledroitchemin.
Cetargumentétaitirrésistible.CequeJohnDashwoodcraignaitleplus,c'étaitde
passerpourunhommefaibleetdupé,etsansqu'ils'endoutât,ilnefaisaitetne
pensait que ce que voulait madame John Dashwood: il finit donc par déclarer,
quenon-seulementilseraitinutile,maisinjusteetridiculederienfairepourses
sœurs, au-delà des petits services de bon voisinage, que sa femme lui avait
indiqués, et que c'était à elles au contraire à leur donner ce qui pourrait leur
convenir.


CHAPITREIII.
MadameDashwoodpassaplusieursmoisNorland,nonpluscependantparla
crainte de quitter un lieu qui nourrissait sa douleur; elle s'y ộtait livrộe d'abord
avectropdeviolencepourqu'ellepỷtdureraumờmepoint.Peu--peuellecessa
d'ộprouvercesộmotionsdộchirantesquelavuedechaqueplaceoựelleavaitộtộ
avecsonmariexcitaitchezelle.Sonespritredevintcapabled'autrechosequede
chercherpardemộlancoliquessouvenirsaugmentersonaffliction.Dốsqu'elle
en fut ce point, elle s'impatienta au contraire de quitter le chõteau, et fut
infatigable dans ses recherches pour trouver une demeure qui pỷt lui convenir,
quinel'ộloignõtpastropd'unsộjouroựelleavaitộtộsiheureuse,etoựpeut-ờtre
elle pourrait retrouver encore, si non le bonheur, au moins une vie tranquille
avecseschốresenfans;maisellen'enputtrouveraucunequirộpondợt-la-fois
sesidộesdebien-ờtreetlaprudencedesafilleaợnộe,dontlejugementộclairộ
rejeta plusieurs maisons trop grandes pour leurs revenus, que sa mốre aurait
dộsirộes.
Madame Dashwood qui n'avait point quittộ son mari pendant sa derniốre
maladie,avaitapprisparluilapromessesolennelledesonfilsenleurfaveur,qui
avait adouci les derniers momens du mourant. Elle ne doutait pas plus de sa
sincộritộ la tenir qu'il n'en avait doutộ lui-mờme, et pensait avec satisfaction
quesesfillestrouveraientdansleurfrốreunappuietunbienfaiteur.Quantellemờme, ayant toujours vộcu dans l'aisance et sans avoir besoin de calculer ses
dộpenses,elleộtaitpersuadộequelerevenudeseptmillelivressterlinglaferait
vivredansl'abondance.Poursonbeau-filsaussielleserộjouissaitduplaisirqu'il
aurait servir de pốre ses jeunes surs, leur procurer toutes les petites
jouissances dont elles avaient l'habitude et se reprochait de ne lui avoir pas
toujours rendu toute la justice qu'il mộritait, lors qu'elle l'avait quelquefois
soupỗonnộd'avariceoud'ộgoùsme.ôC'estparcequ'ils'ộtaitlaissộinfluencerpar
sa femme, pensait-elle, qu'il a donnộ lieu ce soupỗon; mais prộsent qu'il a
vộcuavecnous,qu'ilnousconnaợt,ilaapprisnousaimer,etellen'auraplusle
pouvoir d'altộrerson amitiộ.Nousluisommeschốresparcequenousl'ộtions
son pốre; toute sa conduite avec nous prouve combien il s'intộresse notre
bonheur,etils'attacheraplusencorenousparsapropregộnộrositộ.ằPendant
long-temps madame Dashwood s'abandonna cet espoir; il ộtait dans son


caractèredecroireaveuglémenttoutcequ'elledésirait.
Elleavaitencoreunautreespoirauquelelledonnabientôtlenomdecertitude,et
quiluifaisaitsupporteretlaprolongationdesonséjouràNorland,etlafroideur
presque méprisante de sa belle-fille, et tous les désagrémens d'un séjour où
naguèreelleétaitmaîtresse;etcetespoirquidevintbientôtpourelleuneréalité,
était fondé sur l'attachement que M. Edward Ferrars, le frère de madame John
Dashwood, paraissait avoir pour sa fille aînée, la sage et prudente Elinor. Ce
jeunehommeavaitaccompagnésasœuretsonbeau-frèreàNorland;depuisily
avaitpassélaplusgrandepartiedesontemps,etilétaitfaciledevoircequile
retenait.
Biendesmèresauraientencouragécesentimentpardesmotifsd'intérêt,carM.
Edward Ferrars était le fils aîné d'une famille très-riche, et son père était mort
depuis long-temps; d'autres l'auraient réprimé par des motifs de prudence, car
EdwardFerrarsdépendaitabsolumentdesamère,àqui,àl'exceptiond'unetrèspetitesomme,lafortuneentièreappartenait.Ellepouvaitendisposersuivantsa
volonté, et madame Ferrars n'aurait certainement pas approuvé les liaisons de
sonfilsavecunejeunepersonnesansbiens.MaismadameDashwoodn'étaitni
intéresséeniprudente;larichessed'Edwardetsadépendanceneseprésentèrent
pasunefoisàsapensée.Ellevitseulementqu'ilparaissaitaimable,qu'ilaimait
sa fille, qu'Elinor ne repoussait pas ses soins; il ne lui en fallait pas davantage
pour décider dans sa tête qu'ils devaient être unis. Suivant ses principes, la
différence de fortune était la chose du monde la plus indifférente quand les
cœurs étaient d'accord, et qu'il y avait des rapports de caractère. Edward avait
sentitoutlemérited'Elinor,cequiprouvequ'ilenavaitlui-même,etdumême
genre,etqueplusriennepourraitlesséparer.
EdwardFerrarsn'avaitriencependantdecequipeutséduireaupremiermoment.
Iln'étaitpointbeau;ilavaitpeudegraces,etplutôtuneespècedegaucheriedans
lesmanières,suited'uneexcessivetimidité;ilavaitbesoind'êtreencouragé,etce
n'étaitquedansunesociétéintimequ'ilpouvaitplaire;ilavaittropdedéfiance
delui-même,tropderéserveetderetenuepourlegrandmonde.Maisquandune
foisilavaitsurmontécettedispositionnaturelle,ildevenaittrès-aimable,ettout
indiquait chez lui un cœur ouvert, sensible et capable de tous les sentimens
généreux.Ilavaitl'espritsimple,natureletcultivéparunebonneéducation,mais
iln'avaitaucuntalentbrillant.Rienenluinepouvaitrépondreauxvœuxdesa
mèreetdesasœur,quidésiraientavecardeurqu'ilsedistinguât...Parquoi?elles
n'auraient pu le dire elles-mêmes positivement, par tout ce qui distingue un
gentilhomme très-riche. Elles auraient voulu qu'il fît une grande figure dans le


monde, d'une manière ou d'une autre, et qu'on parlât de lui. Madame Ferrars
aurait désiré qu'il eût une opinion prononcée en politique, qu'il entrât dans le
parlement, ou du moins qu'il se liât avec quelque orateur célébre en attendant
qu'il le devînt lui-même. Madame John Dashwood se serait contentée que son
frèrefûtcitéparsonélégance,parsestalens,nefût-cemêmequeparceluide
conduireuncaricledemanièreàfaireeffet.—Maishélas!Edwardn'aimaitniles
grandshommesniaucunedesfoliesàlamodechezlesjeunesgens.Touteson
ambition, tous ses vœux se bornaient à une vie tranquille et retirée au sein du
bonheurdomestique;heureusementaurestepoursamèreetpoursasœur,ilavait
unjeunefrèrequipromettaitdavantage:leurplusgrandregretétaitqu'ilnefût
pasl'aîné.
Edward se mettait si peu en avant, qu'il avait passé plusieurs semaines à
Norland,sansattirerdutoutl'attentiondemadameDashwood.Toutoccupéede
sa douleur, elle vit seulement qu'il était tranquille, et qu'il ne cherchait pas à
troublersonafflictionparunegaîtéimportuneoupardesconversationshorsde
propos. Elle fut ensuite prévenue en sa faveur par une réflexion d'Elinor qui
remarquait un jour combien il ressemblait peu à Fanny; c'était la meilleure
recommandation auprès de madame Dashwood.—Il suffit, dit-elle, qu'il ne
ressemblepasàsasœurpourfairesonéloge;c'estdirequ'ilestaimable,etpour
celaseuljel'aimedéja.—Jevousassure,maman,qu'ilvousplairaquandvousle
connaîtrez mieux.—Je n'en doute pas, mais que puis-je faire de plus que de
l'aimer?—Vousl'estimerez.—Jen'aijamaisimaginéqu'onpûtséparerl'estimede
l'amitié.—Ni moi non plus, dit Elinor, et M. Edward Ferrars mérite l'une et
l'autre.
DecemomentmadameDashwoodcommençaàbâtirsonchâteauenEspagne,et
àserapprocherdecejeunehommequidevaitdevenirsonfils.Samanièreavec
luifutsitendre,siamicale,quebientôttouteréservefutbannieetqu'ilsemontra
telqu'ilétait,avectoutsonvraimériteetsonadmirationpourElinor.Iln'osapas
dire plus, mais la bonne mère acheva le reste dans sa pensée, et fut aussi
convaincue de son ardent amour pour sa fille, que de toutes ses vertus. Sa
tranquillité,safroideurapparente,sagravitésipeuordinaireàsonâge,devinrent
mêmeàsesyeuxunméritedeplus,quandellevitquetoutcelanenuisaitpointà
la chaleur réelle de son cœur et à la vivacité de ses sentimens. Elinor, pensaitelle,seraitbieningrate,siellen'aimaitpascebonjeunehommeautantqu'elleen
estaimée.MaisElinornepouvaitavoiruntortniundéfaut;ellen'adoncpoint
d'ingratitude; elle éprouve aussi le sentiment qu'elle inspire. Ils sont égaux en
vertus,enamour;quefaut-ildeplus?ilsfurentcréésl'unpourl'autre:etvoilàsa


viveimaginationaussicertainedeleurmariage,quesiellelesavaitvusdevant
l'autel.
—Dansquelquesmois,machèreMaria,dit-elleunjouràsasecondefille,dans
quelques mois notre Elinor sera probablement établie pour la vie; nous la
perdrons,maiselleserasiheureuse!
—Ah, maman! comment pourrons-nous vivre sans elle? Elinor est notre ame,
notreguide,notretoutdanscemonde.
—Machèreenfant,ceseraàpeineuneséparation.Nousvivronsprèsd'elle,et
nouspourronsnousvoirtouslesjours;vousgagnerezunsecondfrère,unbon,
un tendre frère; j'ai la plus haute opinion d'Edward..... Mais vous êtes bien
sérieuse,Maria,est-cequevousdésapprouvezlechoixdevotresœur?
—J'avoue,ditMaria,quej'ensuisaumoinssurprise.Edwardesttrès-aimable,et
commeunamijel'aimetendrement.Maiscependant,cen'estpasl'homme....Il
manque quelque chose.... Sa figure n'est point remarquable; il n'a point ces
graces,cetattrait,quejem'attendaisàtrouverchezl'hommequidevaits'unirà
masœur.Sesyeuxsontgrands,ilssontbeauxpeut-être,maisilsn'ontpascefeu,
cette expression qui annoncent à-la-fois la sensibilité et l'intelligence, et qui
pénètrentdanslecœur.D'unautrecôté,maman,jecrainsqu'iln'aitpascegoût
des beaux arts qui prouve une vraie sensibilité; la musique a peu d'attrait pour
lui,etquoiqu'iladmirebeaucouplesdessinsd'Elinor,cen'estpointl'admiration
de quelqu'un qui s'y connaît. Il est évident que malgré toute son attention
pendantqu'elledessine,iln'yentendriendutout;iladmireauhasardplutôtson
ouvrage que son talent, et comme un amoureux plutôt qu'en connaisseur: pour
mesatisfaireilfaudraitqu'ilfûttouslesdeux.Jenepourraispasêtreheureuse
avecunhommequinepartageraitpasentoutpointmessentimens,mesgoûts;il
fautqu'ilvoie,qu'ilsente,qu'iljugeexactementcommemoi:lamêmelecture,le
mêmedessin,lamêmemusique,doiventsaisiraumêmeinstantdeuxamesunies
par une sympathie absolument nécessaire au bonheur. Ah, maman! avez vous
entendu avec quelle monotonie, quel calme, Edward nous lisait hier les vers
délicieux de Cowper? Je souffrais réellement pour ma sœur; elle le supportait
avecunedouceurincroyable!moijepouvaisàpeinemecontenir:entendrecette
belle poésie qui m'a si souvent extasiée, l'entendre lire avec ce calme
imperturbable,aveccetteincroyableindifférence.......Non,non,jeneconcevrai
jamaisqu'onpuisseaimerunhommequilitdecettemanière.
—Ehbien!machèreMaria,jenesaispourquoicettemanièremeplaisaitassez;


j'entendais mieux les pensées que lorsque vous déclamez si vivement. Edward
prononce si bien, il a un si beau son de voix, tant de simplicité.—Non, non,
maman, ce n'est pas ainsi qu'on doit lire Cowper, et si Cowper ne l'anime pas,
c'estqu'ilnepeutêtreanimé.Elinornesentpascommemoisansdoute,etpeutêtre,malgrécela,sera-t-elleheureuseaveclui;pourmoijenepourraisl'êtreavec
quelqu'unquimetsipeudefeuetdesentimentdanssalecture.Ah!maman,plus
jeconnaislemonde,etplusjesuisconvaincuequejenerencontreraijamaisun
hommequejepuisseréellementaimer:ilmefauttropdechoses.Jevoudraisles
vertusd'Edward,mavivesensibilité,etpar-dessus,touteslesgracesettoutesles
perfections, dans la manière et dans l'extérieur: tout cela ne se trouvera jamais
réuni.
—C'estdifficile,ilestvrai;maisvousn'avezquedix-huitans,machèreenfant,
iln'estpasencoretempsdedésespérerd'untelbonheur.Vousvenezdemetracer
leportraitdevotrepèrequandilm'offritsoncœuretsamain,ettoujoursilm'a
paruaussiparfait.Pourquoiseriez-vousmoinsheureusequevotremère?puisse
seulementvotrefélicitésurlaterreêtreplusdurablequelasienne.
Elless'embrassèrentenversantdeslarmes,quin'étaientpassansdouceur.


CHAPITREIV.
Queldommage,Elinor,ditMariaàsasœur,qu'Edwardn'aitaucungoûtpourle
dessin!
—Aucungoûtpourledessin!pourquoipensez-vouscela?Ilnedessinepasluimême,ilestvrai;maisilaleplusgrandplaisiràvoirdebonsouvragesendessin
et en peinture, et il sait les admirer. Je vous assure même qu'il a beaucoup de
goûtnaturelpourcetart,quoiqu'iln'aitpaseud'occasiondel'étudier.S'ill'avait
entrepris,jecroisqu'ilauraiteuunvraitalent;ilsedéfiedesonproprejugement
encelacommeentouteautrechose,etnesehasardepasàdonnersonopinion,
maisilaunsentimentintérieurdecequiestbeau,etungoûtsimpleetsûrquile
dirigetrès-bien.
Elinordéfenditsonamiavecplusdevivacitéqu'àl'ordinaire,etMariacraignant
del'avoiroffensée,neditplusriencontrelegoûtnatureld'Edward,maissansen
avoir meilleure opinion. Cette froide approbation qu'il donnait aux talens, sans
enavoirlui-même,étaittroploindecetenthousiasme,decesravissemensqui,
danssonidée,étaientlamarquecertainedugoût:cependantensouriantenellemêmedel'aveugleprésomptiond'Elinor,elleluiensutbeaucoupdegré.
J'espère, ma chère Maria, continua Elinor, que vous ne croyez pas vous-même
qu'Edwardmanquedegoûtoudesensibilité?Toutevotreconduiteavecluiestsi
parfaitement amicale; et je sais que si vous aviez cette opinion de lui, à peine
pourriez-vousprendresurvousd'êtrepolie.
Marianesutquerépondre:ellenevoulaitpasblesserlessentimensdesasœur,
etdirecequ'ellenepensaitpasluiétaitimpossible.Aprèsuninstantdesilence,
elleluidit:Nesoyezpasoffensée,chèreElinor,simesélogesnerépondentpas
exactementàl'idéequevousavezdesonmérite;j'aimoinsd'occasionquevous
dediscernertoutessesqualités,deconnaîtresesinclinations,sesgoûts,delire
dans son cœur et dans son esprit; mais je vous assure que j'ai la plus haute
opiniondesabonté,desaraison,desonbonsens,etjepensequepersonnen'est
plusdignequeluid'inspirerunesincèreamitié.
Envérité,ditElinorensouriant,sespluschersamisdoiventêtresatisfaitsdecet


éloge,etjenevoispascequ'onpourraityajouter.
Mariafutcontentedecequesasœurétaitaussivîteappaisée.Ilestimpossible,
dit Elinor, lorsqu'on connaît Edward, lorsqu'on l'a entendu parler, de douter un
instantdesonjugementdroitetdesabonté;sesexcellensprincipes,sonesprit
même sont quelquefois voilés par son excessive timidité, qui le rend trop
souventsilencieux.Vous,Maria,vousleconnaissezassezpourrendrejusticeà
sessolidesvertus,maissesgoûts,sesinclinations,commevous les appelez,je
conviensquevousavezeumoinsd'occasionsquemoidelesdistinguerdansles
premierstempsdenotremalheur.Vousvousêtesconsacréeentièrementànotre
bonnemère;pendantquevousétiezensemble,jel'aivujournellement,j'aicausé
avecluisurplusieurssujets,j'aiétudiésessentimensetentendusesopinionssur
différensobjetsdelittératureetdegoût,etjepuisvousassurerquejenehasarde
pointtropenvousdisantqu'ilanon-seulementbeaucoupd'instruction,maisun
sentiment naturel très-vif pour tout ce qui est digne d'admiration. Il a fait
d'excellentes lectures avec beaucoup de plaisir et de discernement; son
imaginationestvive, ses observationsjusteset correctes,et son goûtdélicatet
pur.Sonextérieurmêmegagneàêtremieuxconnu.Alapremièrevue,safigure
n'arienderemarquable,àl'exceptioncependantdesesyeuxquisonttrès-beaux,
etdeladouceurdesaphysionomie;maislorsqu'onleconnaîtmieux,onlejuge
biendifféremment.Jevousassurequ'àprésentilmeparaîtpresquebeau,ouje
trouveaumoinsqu'ilplaîtmieuxques'ilétaitbeau.Qu'endites-vous,Maria?
—Je dis que je le trouverai bientôt plus que beau, si je ne le fais pas encore.
Quand vous me direz, Elinor, de l'aimer comme un frère, et qu'il fera votre
bonheur,jevousprometsdeneplusluitrouveraucundéfaut.
Elinor rougit beaucoup à cette déclaration, et fut fâchée contre elle-même de
s'êtretrahieenparlantd'Edwardavectropdefeu.Ellesentaitbienàquelpointil
l'intéressait; elle était persuadée que cet intérêt était réciproque, mais elle n'en
avaitpascependantuneconvictionassezpositivepourquelesproposdeMaria
luifussentagréables.Ellecompritfortbienlesconjecturesdesamèreetdesa
sœur;ellesavaitqu'avecellestousleursvœuxétaientdel'espoir,ettoutespoir
certitude.Elinoravaitàpeinedel'espoir,etvoulutsaisircetteoccasiondedireà
Marial'exactevéritédesasituation.—Jeneprétendspointvousnier,luidit-elle,
enseremettant,quellehauteopinionj'aidelui;jel'estime,ilm'intéresse,mais.
—Estime, intérêt, interrompit vivement Maria, insensible Elinor!... ces
expressionssontdictéesparuncœurglacé;répétezcesfroidesparoles,etjevous
quitteàl'instant.


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